Comment le design actif peut-il revitaliser nos villes?

© Naotake Murayama via Flickr
27 Mai 2022 | Lecture 4 min

À l’approche des Jeux olympiques de 2024 à Paris, l’Agence nationale de la cohésion des territoires s’est saisie du concept du design actif et de ses atouts pour allier santé et revitalisation des centres-villes en faisant collaborer le programme Action cœur de ville et le label Terre de Jeux 2024. Mais concrètement, qu’est-ce que le design actif ? Comment agit-il sur nos villes ?

Le design actif, quésaco ?

Le concept a émergé en réponse aux constats alarmants de l’accroissement de la sédentarité et de son impact sur la santé des populations. Nos modes de vie actuels nous poussent en effet à largement réduire nos efforts physiques: transports motorisés, utilisation accrue des écrans dans le cadre du travail, des loisirs et de l’éducation… Ce qui rend moins actifs nos rythmes de vie.

Avoir un style de vie sédentaire, c’est pratiquer une activité physique insuffisante, en de ça des seuils recommandés par l’OMS. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé,une personne en bonne santé doit pratiquer au minimum 30 minutes d’exercices physiques par jour pour les adultes et une heure pour les enfants, tandis que les experts s’accordent sur une moyenne de 10 000 pas par jour, soit l’équivalent de 8 kilomètres. Sous cette barre, l’inactivité physique augmente de façon accrue le risque de pathologies, comme les maladies cardiovasculaires, le diabète ou encore l’obésité. L’enjeu est donc de taille, mais pour autant les chiffres ne sont toujours pas réconfortants. D’après une étude de l’OMS, il n’y a pas eu d’amélioration des niveaux mondiaux d’activité physique depuis 2001 : plus d’un quart de la population adulte mondiale n’est pas suffisamment active ce qui fait de l’inactivité physique le quatrième facteur de risque de mortalité. Face à ce bilan critique, le sport et la santé sont devenus des enjeux cruciaux dans la fabrique de nos villes.

Une thématique déjà comprise, dès les années 1980, par certaines villes qui ont tenté d’intégrer des correctifs dans leurs opérations d’aménagement publics, qu’il s’agisse d’amélioration de la sécurité des piétons et des cyclistes ou de la qualité des espaces publics extérieurs. Cependant, le design actif, que l’on appelle également conception active, reste le grand concept novateur de ces théories d’aménagements au service d’une meilleure hygiène de vie. En effet, l’Active Design, du terme anglais, propose un ensemble de principes de création et de planification pour favoriser l’activité physique et  des choix sains dans les modes de déplacement notamment. S’il était d’abord appliqué à l’échelle architecturale d’un bâtiment, notamment à son apparition  en Angleterre dans les années 2000, il s’étend aujourd’hui au-delà du bâti et se retrouve plus largement dans nos espaces publics extérieurs. On le distingue alors, et le plus souvent, sous la forme de signalétiques incitant au mouvement comme des marquages au sol ou des parcours, mais aussi sous la forme de mobiliers urbains et d’infrastructures particulières comme des œuvres d’art ludiques ou encore des via ferratas urbaines.

Concrètement, le design actif réinvente le rapport à l’environnement quotidien qui conditionne les habitudes. Il incite donc, pour les publics les plus éloignés de la pratique sportive, à exercer une activité physique régulière dans les gestes et les mouvements du quotidien. De cette manière, il encourage à marcher plutôt qu’à conduire, à pédaler plutôt qu’à rester assis, à emprunter les escaliers plutôt que les escaliers mécaniques… Une façon de profiter des espaces publics extérieurs et de se mettre en mouvement sans pour autant pratiquer le sport pur et dur. Le public déjà sportif n’est cependant pas mis de côté puisque ces aménagements lui profitent aussi en constituant un parcours de santé rythmé par des repères physiques, l’occasion d’être stimulé tout le long de l’activité.

© Kristoffer Trolle via Flickr

© Kristoffer Trolle via Flickr

Le projet Superkilen au Danemark est l’exemple phare du design actif et le plus connu du grand public. Livré en 2012, le parc urbain coloré est un terrain de jeux géant pour les enfants et les adultes : pistes cyclables, rings de boxe thaïlandais, rampes de skate intégrées au paysage urbain, lignes tracées sur le sol qui viennent favoriser l’activité physique. Il s’intègre au quartier de Nørrebro par sa dimension multiculturelle. De nombreux éléments issus d’une multitude de pays font effectivement écho au caractère cosmopolite du quartier : des fontaines du Maroc, des bancs du Brésil, un toboggan de poulpe noir du Japon, des balançoires d’Irak… Par la suite, d’autres projets similaires ont émané un peu partout dans le monde comme à Vancouver avec la Alley Oop Street qui a permis de redessiner à la fois le paysage et les usages de la rue étroite qui était autrefois mal fréquentée.

À l’instar de ces projets, le design actif est un puissant levier de l’urbanisme tactique qui, certes incite à pratiquer l’activité physique, mais aussi (re)donne la ville à ses habitants en dotant les centres d’une nouvelle attractivité, par l’usage et non par la consommation. En transformant les usages des espaces publics, le concept étend son principe premier de lutte contre la sédentarité jusqu’à devenir un élément de polarisation autour du centre-ville et un vecteur de liens sociaux, permettant la réappropriation des espaces et le renforcement de l’attractivité.

ANCT x Paris 2024 : l’union idéale pour ressusciter nos villes moyennes ?

Depuis 2017, le programme national Action cœur de ville soutient le développement de 222 villes moyennes en incitant les acteurs du logement, du commerce et de l’urbanisme à réinvestir les centres-villes. Une manière d’améliorer les conditions de vie des habitants et de créer de la cohésion au sein du territoire. Parmi ces villes, 143 bénéficient du label Terre de jeux 2024, qui valorise les territoires et les acteurs du mouvement sportif œuvrant pour une pratique du sport plus développée et inclusive.” Paris 2024, qui est à l’origine de ce label, vise à étendre les jeux et ses retombées sur l’ensemble du territoire français. Premier dispositif de ce genre dans l’histoire, le label soutient et développe le secteur sportif en permettant aux collectivités territoriales et aux mouvements sportifs d’accéder à plusieurs opportunités : financements, identité graphique, accès privilégiés aux outils et informations de Paris 2024, possibilité de candidature pour obtenir le statut du Centre de Préparation aux Jeux… En somme, les villes labellisées forment un réseau qui couvre la France entière et qui promeut le sport à différents niveaux par la célébration, l’engagement mais aussi l’héritage. Parce que les olympiades ont toujours transformé les territoires sur lesquels elles se sont déroulées, Paris 2024 a décidé d’ancrer durablement ces héritages pour en faire des leviers d’action, comme l’illustre la convention pour le design actif.

“Cette démarche entre Action cœur de ville et Terre de jeux est très importante [pour] faire rayonner, dans tous nos territoires, la dynamique exceptionnelle des JO 2024. L’illustration concrète qu’est le design actif démontre que le sport est un puissant levier de revitalisation des centres-villes, mais plus largement aussi de cohésion dans nos territoires” affirme en 2021 Jacqueline Gourault, la ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales. À travers cette collaboration, c’est une fusion des moyens mis à disposition par chacun des programmes (financements, outils, informations…) qui va permettre la mise en application du design actif sur le territoire.

Comment mettre en place et appliquer le design actif ?

Pour les premières initiatives, l’ANCT a instauré un collectif de six territoires-pilotes pour expérimenter le concept : Bourges, Châtellerault, Limoges, Plaine Commune, Saint-Dizier et Saint-Omer. Actuellement, l’ensemble de ces communes bénéficie d’un accompagnement qui se déroule en trois phases. Premièrement, une étude préalable de diagnostic et de recommandation est menée par la Cité Services (filiale de la cité du design à Saint-Etienne) permettant de poser les bases et d’adapter le concept aux territoires et à ses dynamiques. Dans un second temps, l’accompagnement financier et humain  permet la mise en place des aménagements urbains. Enfin, à l’occasion de la Biennale internationale du design à Saint-Etienne, une rencontre sera organisée entre tous les acteurs intéressés et impliqués dans le design actif pour échanger et capitaliser sur les réalisations et initiatives en cours. Un process qui a finalement pour vocation de faire de ces six territoires des démonstrateurs, des laboratoires et des accélérateurs de l’Active Design, avec pour objectifs de soutenir le déploiement du concept sur le territoire, de partager les résultats, de construire le club des villes du design actif et de tester et d’alimenter les outils nés de la collaboration entre Paris 2024 et Action Cœur de Ville.

Récemment, le premier outil de cette union a été partagé : le guide du Design actif. Après que l’Angleterre ait lancé le sien en 2007, suivi par New York en 2010, la France se dote enfin de son guide opérationnel du design actif. L’ouvrage réunit en 101 pages l’essentiel du concept et se destine aux collectivités pour sensibiliser les élus à l’utilisation du design actif. Pour le construire, le Conseil d’Orientation du Design Actif composé de quatorze experts de différents horizons a été réuni autour de la thématique : designers, géographes, médecins, représentants du mouvement sportif, spécialistes de l’accessibilité, urbanistes… Tous ont œuvré ensemble à la rédaction du guide pour définir les grands enjeux et les grandes lignes opérationnelles du design actif.

Les cinq grands principes qui orientent les aménagements mis en place y sont exposés : la libre circulation comprise également comme la libre appropriation, la mixité et l’inclusion pour limiter “le modèle social du handicap”, l’incitation à pratiquer l’activité physique, l’approche usager en l’intégrant au cœur du processus de construction par une démarche participative, et enfin la qualité urbaine pour donner envie de prendre contact avec l’extérieur. Finalement, par synergie, ces grandes orientations mettent en dialogue les besoins de la collectivité en termes de mobilité, de santé, d’urbanisme et d’attractivité, avec les nouvelles approches et concepts émergents actuels comme “la ville du quart d’heure”, la ville à hauteur d’enfant, la nature en ville ou encore la ville inclusive.

Pour aller plus loin…

Le design actif se présente donc comme la solution idéale pour soigner une grande partie des maux actuels de nos villes : la sédentarité, le manque d’inclusion ou la dévitalisation. Le concept n’ayant fait son arrivée que récemment sur le territoire français, très peu d’études ont été réalisées sur le sujet. Le manque de recul ne permet donc pas de démontrer la réelle efficacité du concept, c’est pourquoi il faut nécessairement nuancer les retombées projetées.

Néanmoins, le design actif a permis de remettre sur le devant de la scène les théories d’une architecture et d’un urbanisme au service de l’amélioration de l’hygiène de vie et des relations sociales, qui avaient émergées dans l’après-guerre et qui s’étaient concrétisées dans la construction des grands-ensembles. Après plusieurs années, beaucoup de facteurs ont mis en échec ces théories comportementales appliquées à l’habitat. Alors mises de côté depuis, le design actif donne l’opportunité de se (ré)emparer de ces théories pour les appliquer au-delà des espaces publics. Puisqu’il n’est pas uniquement un moyen urbanistique pour réagencer et remodeler la ville ou un quartier, le design actif est aussi une manière d’améliorer la qualité de vie des habitants et des usagers à l’échelle d’un bâtiment, qu’il soit d’usage tertiaire, d’habitat ou culturel.

Depuis de nombreuses années, en Angleterre mais aussi à New York, les principes de la conception active sont de plus en plus intégrés dès la conception du bâti et le choix du lieu de construction. Ainsi, l’activité physique est favorisée par des aménagements d’intérieurs incitatifs, comme des locaux dédiés au sport (vélos, casiers, douches…), des escaliers visibles, pratiques et attirants, ou encore des espaces de services à des distances de marches agréables (restauration, toilettes, boîte aux lettres…).

Aujourd’hui en France, quelques exemples de design actif en intérieur ont émergé. Il s’agit cependant davantage de mobiliers et de signalétique que d’aménagements de l’espace dès la conception du bâti. On peut alors y retrouver des balançoires, des murs d’escalade ou encore des grandes fresques sur les façades pour inciter à jouer, se dépenser, ou à emprunter des chemins spécifiques qui aident à pratiquer la marche. Alors à l’avenir, le design actif gagnera-t-il aussi tous nos espaces intérieurs ?

LDV Studio Urbain
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