L’homme est-il fait pour vivre dans une tour ?

Avec ses 1 405 gratte-ciel, Hong Kong est la ville la plus verticale au monde.
20 Mai 2019

En 2021 devrait être inaugurée, la Kingdom Tower à Djeddah (Arabie Saoudite), première construction de plus d’un kilomètre de haut par rapport au sol. De quoi donner toujours plus le vertige dans un monde où plus de 16 000 constructions dépassent les 100 mètres de hauteur. Réponse au besoin croissant de densification des villes ou symbole de puissance ? Une chose est sûre : l’accélération de l’urbanisation verticale des villes gagne l’ensemble des continents. Mais qu’est-ce que c’est que de vivre dans une tour ?

Vue d’une tour à Chicago

Vue d’une tour à Chicago ©Unsplash

En 1925, Le Corbusier présentait au salon des arts décoratifs “Le Plan voisin”, un projet fou visant à raser la rive droite de Paris pour y construire un nouveau quartier composé de 18 gratte-ciel de 60 étages dans le but d’accueillir 700 000 nouveaux résidents. Le projet fut avorté, mais reste révélateur : à l’heure de la modernité, le symbole de la tour est omniprésent. Presque un siècle plus tard, la folie des hauteurs n’a pas encore conquis la France, ni l’Europe. Pourtant certaines villes et continents semblent en avoir fait leur modèle de construction. La verticalisation des villes connaît en effet depuis une dizaine d’années une explosion incroyable : on compte désormais 1 478 tours de plus de 200 mètres dans le monde, soit une hausse de 141% par rapport à 2010 lorsqu’il en était dénombré 614.

Avec ses 1 405 gratte-ciel, Hong Kong est la ville la plus verticale au monde.

Avec ses 1 405 gratte-ciel, Hong Kong est la ville la plus verticale au monde. ©Unsplash

La course effrénée pour les villes du monde entier à qui aura le plus grand nombre de tours (de plus de 100 mètres de haut) est lancée. À ce petit jeu, Hong Kong est en tête de liste et distance de loin ses concurrentes avec 1 405 gratte-ciel recensés, suivi de New-York (795), Tokyo (526), Singapour (520) et Shenzhen (401). La ville de Paris n’apparaît pas, quant à elle, dans le Top 100.

Cette conquête du ciel implique une transformation morphologique des villes, tout comme une modification des modes de vie urbains. Les imaginaires liés aux tours, entre domination sociale et prouesses technologiques, divisent et interrogent habitants et concepteurs. Mais qui vit et comment vit-on dans ces gigantesques architectures ? Quels sont les impacts sur les relations sociales, la qualité de vie et la vie de quartier ? Alors que le modèle de la tour semble être choisi pour l’avenir de l’aménagement des villes, ce dernier répond-il aux attentes et besoins humains ?

Vivre dans une tour, une conception culturellement différenciée ?

C’est aux Etats-Unis que les premiers gratte-ciel naissent. Suite au grand incendie de Chicago en 1871 (qui a détruit près de deux tiers de la ville), les autorités privilégient une nouvelle approche de reconstruction dans le but de réduire les coûts liés à l’augmentation du prix des terrains, et de diminuer le risque de feu lié à l’utilisation du bois, en favorisant alors des constructions en acier. La maîtrise des ossatures en acier et l’invention des ascenseurs mécaniques permettent désormais de construire plus haut. New-York connaît aussi au cours du XIXème siècle un grand mouvement de construction de gratte-ciel. Devenu aujourd’hui un véritable modèle d’urbanisation nord-américain, les gratte-ciel font partie du paysage urbain et y résider fait complètement parti des habitudes locales.

C’est n’est pourtant qu’à la fin du XXème  et au début XXIème siècle que la folle course aux grandes  hauteurs commence en Asie et au Moyen-Orient. La rapide expansion urbaine et la forte croissance économique de l’Asie favorise l’implantation foisonnante de ces buildings, dans des villes où la densité frôle l’asphyxie. Le modèle des gratte-ciel est devenu une norme urbaine dans l’ensemble des métropoles d’Asie, la verticalité étant nécessaire à l’accueil de nouvelles populations. Les citadins sont alors habitués à se loger ou à travailler dans un immeuble de grande hauteur.

La construction de gratte-ciel au Moyen-Orient s’est certes développée récemment mais de façon tout à fait spectaculaire. Région peu peuplée qui ne manque pas d’espaces,   l’implantation de tours s’explique principalement par une recherche de prestige et de pouvoir. La ville de Dubai illustre parfaitement la démonstration de force faite par l’Émirat : l’ensemble des constructions revêt une architecture singulière à l’esthétisme vertigineux. Aujourd’hui, la ville a fait de ces buildings une marque de fabrique qui attire chaque année de nombreux touristes. Ce sont d’ailleurs en grande majorité ces derniers et de riches expatriés qui résident dans ces tours. La folie des grandeurs ne semble pas s’atténuer à Dubai puisque vient d’être lancé le chantier de la nouvelle tour Burj Jumeria, qui devrait en 2023 atteindre plus de 500 mètres de haut, et entrer dans le top 5 des constructions les plus hautes.

Il y a une soixantaine d’années, Dubai était un petit village de pêcheur. Aujourd’hui, c’est l’une des destinations touristiques du moment en grande partie pour ses prouesses architecturales.

Il y a une soixantaine d’années, Dubai était un petit village de pêcheur. Aujourd’hui, c’est l’une des destinations touristiques du moment en grande partie pour ses prouesses architecturales. ©Unsplash

Seule l’Europe ne semble pas avoir été tentée par la frénésie actuelle pour les tours. L’importance de la présence de patrimoine historique dans les villes explique en partie le rejet de cette forme architecturale par les politiques et les habitants. La France reste très marquée par l’échec des tours d’habitat social des grands ensembles, ce qui existe sa difficulté à accepter d’en implanter de nouvelles sur le territoire et les résistances. Cependant plusieurs projets de gratte-ciel sont construits dans les grandes capitales européennes, notamment à Londres ou Paris, pour le développement de leurs quartiers d’affaires. Mais les tours semblent séduire de plus en plus : en effet en France, ce sont actuellement une quinzaine de projets qui sont en cours notamment à Lyon, Marseille ou encore Toulouse. Leur grandeur ne risque pas de flirter avec les records mondiaux puisque nos réglementations limitent les hauteurs maximales pour les tours d’habitations et de logements.

Qu’est-ce cela fait de vivre dans une tour ?

Habiter au 47 ème étage d’une tour, impossible pour certains, mais un rêve pour d’autres. Mais quels sont les impacts que peut avoir la vie en altitude sur notre santé ? Passer en moins de 10 secondes du RDC à un étage élevé implique un changement de pression atmosphérique qui peut être quelques fois dérangeant pour le corps. De nombreux habitants des “ciels” souffrent de gênes de l’oreille interne, assimilable à celles des alpinistes. Les mouvements de structures liés aux vents souvent violents en altitude (les vents secouent le sommet de la Burj Khalifa sur une amplitude de 2 à 4 mètres) peuvent également rendre malades résidents des hauteurs de ces tours. Outre les symptômes physiques, vivre en hauteur diminue les chances de survie en cas d’arrêt cardiaque ou accidents divers, car les secours mettront beaucoup plus de temps à arriver.

Mais certaines études montrent cependant que ces appartements en hauteur peuvent avoir un réel impact sur l’état psychique de ses habitants : les résidents seraient en moyenne plus détendus grâce au spectacle visuel et à la diminution des bruits liées à l’activité urbaine. Si bien sûr ils ne sont pas soumis au vertige ! Cette sensation de cocon coupé du monde est souvent mis en valeur par les habitants des tours. Effet qui semble cependant avoir des inconvénients techniques puisque ces appartements ne possèdent aucune ouverture sur l’extérieur pour éviter tous risques liés à la violence des intempéries. Alors pas question d’être claustrophobe non plus.

Il semblerait que l’augmentation du nombre de tours résidentielles dans les grandes villes du monde augmente également le phénomène de ségrégation sociale : tout le monde ne peut pas s’offrir le privilège de côtoyer le ciel. Le coût d’achat d’un appartement dans un gratte-ciel reste extrêmement élevé (la dernière tour résidentielle Central Park Tower en construction à New York prévoit la vente de ses appartements entre 1 et 95 millions de dollars !). Une fois installé, le coût de la vie à l’intérieur y est également onéreux : les charges liées au fonctionnement des ascenseurs et le nettoyage des vitres étant largement conséquentes. L’effet de domination sociale, liée à la morphologie des gratte-ciel, est donc renforcée par l’exclusion d’une large partie de la population dans ses résidents. Un imaginaire d’ailleurs bien ancré dans l’univers de la science-fiction. Comment rester connecté avec le reste du monde quand les personnes ressemblent à des fourmis vue d’en haut ?

Les liens de sociabilité ne sont pas forcément évidents entre les différents habitants d’une tour. Même si les profils se ressemblent, la typologie de la tour et le nombre élevé de logements qui sont présents ne favorisent pas aux relations entre voisins. De plus, les modes de vie de ses habitants, travaillant pour beaucoup jusqu’à des heures tardives, n’impliquent pas un grand investissement dans les relations de voisinages. Il arrive aussi que ces dernières constructions soient majoritairement investies par des résidents étrangers au pays. C’est le cas de la St Georges Tower à Londres. Seuls 150 appartements sur les 300 livrés sont actuellement occupés. Les autres sont simplement des investissements. L’implication des résidents dans le reste du quartier est donc limité : seulement 7% des habitants de la tour sont inscrits sur les listes électorales de l’arrondissement et aucun enfant habitant ces tours n’étudie dans une école locale.

Vivre dans une tour équivaut cependant à vivre dans un ensemble de service : conciergerie, service de sécurité, salles de sports et cinéma peuvent être intégrés au complexe, de quoi finalement presque ne plus avoir besoin de sortir de son bâtiment. Fortement appréciés par les résidents ces services tendent cependant à diminuer l’implication des habitants des tours dans le reste du quartier. Ces mêmes quartiers se retrouvent d’ailleurs tributaires de ces tours : ce sont souvent des espaces sur dalle qui souffrent aujourd’hui du manque de qualités spatiales et d’appropriation habitante. De plus, les ombres créent par les nombreuses constructions noient des quartiers dans l’obscurité, accentuant et impactent fortement l’atmosphère urbaine.

A New-York, certaines avenue de Manhattan sont cernées par des bâtiments de grandes hauteurs

A New-York, certaines avenue de Manhattan sont cernées par des bâtiments de grandes hauteurs. ©Unsplash

Besoin de repenser le modèle de la tour ?

Alors que l’on prévoit que plus de 70% de la population mondiale habitera en ville en 2050, le modèle de la densité verticale comme il existe actuellement est-il le bon à adopter ? Construction coûteuse et écologiquement désastreuse, pouvons-nous inventer de nouvelles tours plus durables ? Au fil des années de véritables prouesses technologiques ont permis peu à peu d’améliorer les systèmes constructifs. Ainsi, grâce aux systèmes de modélisation et simulation 3D, il est désormais par exemple possible de réduire au maximum les effets du vent au sommet des tours.

De plus, certains nouveaux matériaux se sont fait une place sur le marché de la construction de ces édifices : en plus des traditionnels bétons et aciers, les avancées techniques permettent aujourd’hui de concevoir et d’imaginer des tours en structure bois. Un matériau qui semble être de plus en plus choisi par les concepteurs : plus écologique, les constructions bois favorisent également le développement de la filière bois issue de forêts locales pour une approche bas carbone. Même si leurs hauteurs sont en moyenne bien inférieures à celles en béton et acier, la course à la tour écologique la plus haute est lancée. Le record est actuellement détenu par la tour de Mjøs en Norvège, en cours de construction, avec ses 85 mètres de haut. Mais elle risque d’être très vite détrônée par de nombreux projets : à Londres, la Oakwood Tower en cours de réflexion pourrait atteindre les 300 mètres. Au Japon, pour les 350 ans du groupe immobilier Sumitono Foresty, la construction d’une tour en bois de 350 mètres de haut est envisagée pour 2041. Les contraintes liées au bois (capacité de résistance ou inflammabilité) sont de plus en plus atténuées, et laissent donc un large choix de mise en forme et de valorisation dans les modes constructifs.

Les ingénieurs de l’université de Cambridge et les architectes de l’agence PLP Architects sont en train d’étudier la faisabilité de l’Oakwwod Tower

Les ingénieurs de l’université de Cambridge et les architectes de l’agence PLP Architects sont en train d’étudier la faisabilité de l’Oakwwod Tower ©PLP Architects

En France, de nombreux projets de tours résidentielles en bois sont actuellement en cours, comme à Bordeaux avec la tour Hyperion de l’agence d’architecture Jean-Paul Viguier et associés (50 mètres de haut), la Cartoucherie Wood’Art à Toulouse par Dietrich Untertrifaller Architectes associé à Seuil Architecture, les tours Wood’up par LAN Architecture à Paris (50 mètres de haut), ou même la tour Emblématik à Aubervilliers (50 mètres de haut et conçue par l’atelier Castro Denissof Associés), qui sortiront de terre d’ici peu de temps. Peut-être de quoi faire de la construction durable une spécificité française !

Il serait intéressant de réfléchir à la production de tours plus mixtes socialement, et sortir du modèle ségrégant qui est en cours. Dans un premier temps en tentant deà réduire les coûts de construction (pourquoi pas arrêter de construire toujours plus haut), mais également en mixant logements sociaux et logements haut-standings. Dans le quartier de la Confluence à Lyon, une attention a été portée sur la question de la mixité dans la dernière construction sortie de terre : la tour Ycone de Jean Nouvel. Les 14 étages de la tour mêlent à la fois 27 logements sociaux (dans les premiers étages) et 70 logements en accession, dont les prix grimpent en même temps que les étages. Au sommet deux penthouses luxueux (avec piscine) sont vendus avec le prix du m2 le plus élevé de Lyon. Un effort de mixité qui reste cependant à améliorer au regard de la faible part de logements sociaux, mais également de leurs emplacements dans les étages les plus bas. La hauteur est-elle définitivement un bien précieux à s’acheter à tout prix ?

Enfin, il serait intéressant de penser la tour comme la pièce d’un puzzle, en l’intégrant dans un ensemble de bâtiments construits, et non plus la considérer comme une île solitaire. Les services qu’offrent les tours pourraient ainsi par exemple être ouverts au reste des habitants du quartier. Et si nous pensions les derniers étages, véritables belvédères sur les villes, comme des espaces publics accessibles gratuitement à tous ? Au-delà de la symbolique de puissance liée à la tour, se concentrer sur les qualités spatiales et d’usages que ce modèle urbain propose, pourrait à la fois permettre de résoudre les problèmes de densité urbaine tout en gardant les pieds un peu plus sur terre.

+ 199 autres articles

Articles sur le même thème

Vos réactions

kh
10 juin 2019

Avec une urbanisation galoppante suivie d’une croissance démographique et une politique de gestion du territoire ou de l’espace urbain qui s’inspire de l’approche quantitative et du gain materielle encouragé par un liberalisme sauvage, les resultats ne seront pas uniquement l’habitat dans des tours mais les risques qui seront génere eventuellement .

Réagissez sur le sujet

Les Champs obligatoires sont indiqués avec *

 


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir