Partage de savoirs : vers des villes plus conscientes ?

Partage de savoirs - Photo de Sophie Keen via Unsplash
20 Sep 2019 | Lecture 5 minutes

Alors que nos postes de télévision ne cessent de ressasser des enjeux urbains qui se multiplient ; révolte des gilets jaunes et territoires périurbains, réchauffement climatique, raréfaction de la biodiversité, crise sociétale et économique, il est difficile de ne pas s’inquiéter pour l’avenir de nos villes. Pourtant, face à ces enjeux, qui impactent nos espaces de vie au quotidien, de nombreuses villes se renouvellent pour sortir de l’impasse.

Et si la renaissance des villes passait par une prise de conscience ? Celle de faire preuve de plus d’humilité, en travaillant main dans la main avec tous leurs acteurs, qui les fabriquent, mais surtout toutes celles et ceux qui les pratiquent au quotidien, afin de faire émerger des solutions innovantes et adaptées… Une dynamique qui impose aux villes de partager le savoir, de transmettre mais aussi d’apprendre, pour une meilleure circulation des bonnes pratiques.

Pour prévenir les risques, les limiter ou les résoudre, collectivités, institutions, associations, citoyens et parfois entreprises vont ainsi faire preuve d’imagination et d’innovation dans le but d’expérimenter de nouvelles stratégies et actions qui pourront répondre à un ou plusieurs défis locaux. Nombreux sont ces acteurs qui participent à mieux concevoir et bâtir leurs villes et leurs territoires contribuant à une meilleure qualité de vie pour tous et toutes.

Avec cette nouvelle tendance qui consiste à remettre régulièrement en cause les pratiques urbaines habituelles, favorisons-nous l’introspection de nos villes et de nos territoires ? Tendons-nous vers des villes plus conscientes et donc plus résilientes, à-même de résoudre elles-mêmes leurs propres dysfonctionnements ?

Révolution citoyenne et écologique : comment faire la transition ?

La prise de conscience des dysfonctionnements de la ville fonctionnaliste des années 70 s’est faite tardivement. La Charte d’Aalborg est née de ce constat et des critiques de la charte d’Athènes de 1930. Ce nouveau guide vers un urbanisme dit plus “durable” est adopté en 1994 pour prendre le contrepied de l’urbanisme sectoriel qui était devenu la norme. L’urbanisme mise alors sur des villes plus mixtes qui prônent la prise en compte de l’environnement dans tous les projets urbains. Face à la crise écologique, les écoquartiers se développent alors en France.

Ce renversement des pratiques mène progressivement vers des expérimentations de nouvelles conceptions, qui ambitionnent de s’ériger en modèles urbains. Les écoquartiers deviennent progressivement des modes de planification et de conception urbaine tendance qui se développent progressivement pendant les années 2000. Leur arrivée en France en 2009, dans le cadre du plan ville durable en application du Grenelle 2 de l’environnement, vise à appuyer les acteurs qui prennent l’initiative de créer un nouveau modèle.

Ce guide prend la forme d’un label “écoquartier” créé en 2012 par le Ministère de l’environnement. Il cherche à prendre en compte divers critères permettant l’intégration de la démarche de développement durable dans les projets urbains, dont l’écologie encore peu présente à l’époque comme ambition, avec par exemple des critères sur la réduction de la consommation des énergies, le tri de ses déchets ou la réduction des distances entre les diverses fonctions de la ville. Mais il s’agit de ne pas oublier les autres piliers du triptyque durable avec également une promotion de la mixité sociale, intergénérationnelle, culturelle, ainsi que le développement économique, l’insertion, la vie commerçante, des valeurs considérées comme essentielles pour le maintien d’un quartier durable où tout le monde vit en bonne cohésion. Le premier projet qui voit le jour en France et met en application l’ensemble de ces critères est l’écoquartier de Bonne, à Grenoble, lauréat en 2009 du Grand Prix National Ecoquartier.

Jardin de l’écoquartier de Bonne à Grenoble

Jardin de l’écoquartier de Bonne à Grenoble © wikipedia

Depuis, l’écoquartier présente un cadre de vie où les habitants vivent en bonne entente et partagent des valeurs communes rendues possibles par la conception de leur habitat et de leur environnement. Pourtant, ils se confrontent aussi à des limites, et cette vision un peu utopiste que véhicule le terme “écoquartier” a pu en prendre un coup par quelques échecs. Cela a été le cas pour Bonne dont les performances énergétiques n’ont pas été atteintes en raison du manque de sensibilisation des promoteurs et des habitants ainsi que l’absence de qualification des entreprises du bâtiment.

L’écoquartier de Malmö, en Suède, réputé pour la qualité de son architecture et de son aménagement est également concerné car il s’est révélé être essentiellement accessible à une classe sociale plus aisée en raison de l’augmentation du prix de l’immobilier. D’autres critiques ont été émises sur des écoquartiers qui ont mal été conçus.

Mais même si les écoquartiers peuvent présenter des limites, ils tendent néanmoins progressivement vers une ville qui prend de plus en plus soin d’elle. La caserne de Bonne est devenue un modèle d’exemple et d’inspiration pour de nombreux autres projets d’écoquartiers. À chaque nouveau projet expérimental, les acteurs de la ville peuvent s’appuyer sur les retours d’expériences et les échecs afin de concevoir de nouveaux projets améliorés. Le club national Eco-quartier permet depuis 2009 d’accéder à des formations, des conférences, des journées d’études et des visites de terrains. En 2014, deux journées nationales ont été proposées dont l’une à Lyon, autour du projet d’écoquartier de la Duchère.

Aujourd’hui, de nouveaux enjeux émergent des leçons passées et les projets s’intéressent de plus en plus aux enjeux de gouvernance. De nouvelles démarches sont en cours d’expérimentation comme c’est le cas de l’habitat participatif où les habitants sont davantage impliqués dans la conception de leur quartier, de leur immeuble ou de leur logement et ce, par le biais de nouveaux outils mis en place, qui dépassent les démarches de concertation. L’habitant devient alors un expert à part entière dont le savoir est mis à contribution du projet. Trouvant son origine dans les initiatives citoyennes, l’habitat participatif se développe alors, tout comme l’intégration de la maîtrise d’usage qui tend à se généraliser au sein de projets immobiliers classiques.

La ville, les aménageurs ou encore les promoteurs font ainsi désormais de plus en plus appel à des spécialistes de la participation. C’est le cas de la coopérative “Faire ville” mandatée par Axanis dans le projet du parc habité des Sécheries, un projet immobilier à Bègles qui expérimente sur une partie de ses lots une démarche participative. D’autres acteurs se spécialisent sur des thématiques précises, comme c’est le cas de Réciprocité, spécialiste du vivre-ensemble et de la mixité inter-générationnelle. Parmi ces nouvelles professions, de nouvelles qualifications fleurissent comme celles d’“assistants à maîtrise d’usage” ou d’“assistants à maîtrise d’expérimentation et d’utilisation” telle que l’agence What Time Is IT (WT2IT) qui a travaillé sur le projet des espaces publics avec les habitants du quartier de l’île de Nantes : Ilotopia.

Un nouveau filtre de jouvence pour les territoires, laisser place à l’innovation

Alors que les quartiers changent dans une optique de transition vers des villes plus écologiques et participatives, des supports à l’innovation sont également développés pour accompagner cette transformation. Dans cette perspective, le French Impact s’inscrit dans une démarche d’évolution du pays par le développement de l’innovation sociale et décloisonne ainsi les acteurs de la fabrique urbaine.

Lancé en 2018 par Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique et solidaire et Christophe Itier, Haut-Commissaire à l’ESS et à l’Innovation Sociale, le réseau fédère un écosystème d’acteurs innovants dans le domaine social et environnemental. Parmi eux, des porteurs de projets, des startups, des entreprises de l’ESS comme des associations, des coopératives ou des fondations. La plateforme digitale du French Impact incite des acteurs tels que Enercoop, WeTechCare ou encore Toit à Moi à s’enregistrer et à présenter leur initiative, afin de les rendre accessibles et visibles au plus grand nombre.

Ce phénomène encourage également la création d’incubateurs et de pépinières, ces acteurs qui impulsent de nouvelles dynamiques des territoires, mais aussi partagent leur savoirs et compétences. Faisant partie des pays européens qui accueillent le plus d’incubateurs et d’accélérateurs d’entreprises ou de startups, la France soutient tout particulièrement l’innovation dans l’hexagone. Certains incubateurs se sont même spécialisés dans des domaines spécifiques comme la Ruche qui accompagne principalement les entreprises issues de l’ESS ou Creatis qui se spécialise dans les médias et la culture.

L’innovation est également à l’œuvre pour tirer le développement économique vers le haut. Ainsi, pour faire face à la crise de l’emploi, un enjeu particulièrement sensible, des mesures sont mises en place pour redresser les territoires les plus touchés. Les quartiers prioritaires innovants en font partie. C’est le Lab Innovation et Territoires du Ministère de la Cohésion des Territoires et du Commissariat général à l’égalité des territoires qui met en lumière des initiatives, telles que Jobs & Cités du cabinet Nes&Cités, qui favorise la rencontre entre les candidats à l’emploi issus de la diversité avec les entreprises.

Une autre initiative répertoriée accompagne le développement économique de ces territoires comme la Coursive, à Dijon, un pôle territorial de coopération économique qui structure la filière culturelle et créative du territoire en rassemblant divers acteurs et en facilitant leur coopération. Différents outils sont donc mis à disposition de ces territoires défavorisés pour impulser l’innovation créative. Ces initiatives impulsées permettent de générer des initiatives positives qui se concentrent habituellement dans des territoires plus favorisés.

La Coursive, pôle territorial de coopération économique pour la filière culturelle et créative à Dijon

La Coursive, pôle territorial de coopération économique pour la filière culturelle et créative à Dijon © Compte Twitter

Pour redynamiser le territoire, des expérimentations sont également lancées à l’échelle nationale. C’est le cas des 10 territoires sélectionnés qui expérimentent le dispositif territoire zéro chômeur de longue durée lancé en 2011 par l’association ATD Quart Monde. Le dispositif prend place dans des micro-territoires, bassin de vie de 5 000 à 10 000 habitants. Premery, ville industrielle dans la Nièvre est l’un de ces bassins bénéficiant des sociétés à but d’emplois (EBE) créées pour une durée de 5 ans dans l’objectif de limiter le chômage de longue durée et permettre de donner un coup de pouce dans la carrière professionnelle future de ces anciens chômeurs. Rennes souhaite aussi rentrer dans l’expérimentation pour en faire bénéficier le quartier de Blosne, un quartier prioritaire de la ville. Cette mobilisation témoigne d’une volonté de prendre en compte les habitants et les quartiers en difficulté. Des démarches qui permettent aux citoyens de faire partie de la solution et qui prouve qu’une bonne initiative a la possibilité d’être reproductible.

D’ailleurs, de nouvelles structures dédiées à impulser l’innovation dans les territoires se développent et participent à favoriser un échange de savoirs en organisant le débat autour de divers enjeux urbains. Cette démarche fait ainsi entrer les villes dans un processus de conscientisation des défis qu’elles traversent. Dans cette perspective, les territoires valorisent de plus en plus leurs propres connaissances à travers les observatoires territoriaux qui réunissent chercheurs, acteurs de la ville, et les invitent à partager leurs savoirs sur les territoires et leur développement, mais aussi pour proposer des outils opérationnels.

Ces observatoires touchent divers domaines des territoires comme le montre les observatoires de l’Agence Parisienne d’Urbanisme (APUR) qui touchent des questions sociales et urbaines comme la situation du handicap à Paris ou encore les quartiers parisiens de la politique de la ville. Des observatoires encore plus spécifiques montrent toute la complexité des données à traiter. C’est notamment le cas de l’observatoire socio-économique de la Haute-Saône ou encore les futurs observatoires territoriaux du logement des étudiants qui ont valu le lancement d’un appel à manifestation d’intérêt pour identifier les territoires souhaitant en créer un.

Ces lieux sont d’ailleurs de plus en plus ouverts comme c’est le cas de l’observatoire du Ministère de la Cohésion des Territoires, par exemple, qui se trouve à la disposition des acteurs de l’aménagement, des élus et des citoyens. Le partage de savoirs se fait donc de plus en plus avec le citoyen qui devient un expert de son territoire. Ainsi, divers lieux sont mis en place comme les tables de concertation, les diverses formes de débats publics valorisant la démocratie participative ou encore les laboratoires vivants.

Ces espaces hybrides permettent de tester les nouveaux usages et services de la ville numérique en impliquant directement les citoyens dans leurs élaborations et expérimentations comme le fait le Liberté Living Lab de Paris ou encore les Urban Living Labs qui expérimentent la ville du futur sur diverses thématiques. Par exemple, l’Autonom Lab à Limoges s’inscrit dans une démarche d’innovation auprès de la “Silver Economy” sur le territoire du limousin pour favoriser l’autonomie des personnes âgées.

Les atouts des territoires, une prise de conscience au service de l’attractivité !

Si accompagner certains territoires vers l’expérimentation permet donc de les décrocher d’une spirale infernale et les mènent vers des villes plus conscientes de leurs territoires, de leurs atouts et de leurs habitants, il est aussi possible de développer les territoires en misant sur leurs spécificités locales afin d’enclencher des dispositifs expérimentaux particulièrement adaptés.

A ce titre, les territoires jouent de plus en plus sur le marketing territorial pour maintenir et attirer des activités, des habitants et/ou des touristes. En capitalisant sur leurs atouts, les territoires élaborent une stratégie de communication leur permettant de cibler des objectifs et des populations. C’est le cas de la Bretagne qui considère l’activité nautique comme d’intérêt régional. Après avoir élaboré une stratégie touristique régionale, la région met désormais en place une “expérimentation en faveur des structures et des territoires nautiques, pour des projets nautiques intégrés. L’enjeu est de coordonner ces activités, projets ou initiatives sur les territoires afin de les rendre plus efficaces et attractifs.

Certaines villes s’érigent même en villes modèles du développement durable telles que Copenhague, Amsterdam, Zurich ou encore Berlin, connues pour la prédominance des espaces verts en ville, la présence de nombreux éco-quartiers ou encore leur réseau de mobilité douce. La ville de Berlin est d’ailleurs présentée comme la ville qui a impulsé l’urbanisme participatif et se présente comme une source d’inspiration pour les autres villes. Pour preuve, les nombreux voyages d’études professionnels organisés ces dernières années invitant à la découverte des expériences réussies de ces villes.

Toutes ces expérimentations se doivent d’être partagées et les Assises Nationales du Centre-Ville qui ont eu lieu à Pau le 3 et le 4 juillet 2019 ont par exemple permis aux acteurs d’échanger sur des projets innovants à propos de la gestion des centres-villes. L’intérêt est de communiquer sur les succès et les échecs pour étoffer les savoirs de chacun et pour aller plus loin dans le développement de leurs territoires.

Ainsi, ces dernières années, le foisonnement de nouvelles initiatives indique un dynamisme global en France qui tend à la fois vers des quartiers et des villes plus attentifs à leur territoire et à leurs habitants alliant participation, esprit d’initiatives et collaboration. Portées par des expérimentations et des accompagnements en provenance de l’état et de divers acteurs, le pays tend, vers le rééquilibrage du développement économique de ses territoires par l’innovation et la valorisation de leurs particularités.

Si les ambitions et les bonnes intentions sont là, certains dénoncent pourtant cette nouvelle culture urbaine de l’expérimentation. Par exemple, les appels à projets innovants sont présentés comme des plans de communication et des appels d’offres dédiés aux promoteurs privés qui gardent la mainmise des grands projets urbains, alors que d’autres relèvent le mérite de ces projets par leur capacité à faire travailler ensemble plusieurs professions. De la Cité universelle à un élevage de criquets, reste à repenser la cohérence dans la stratégie de ces API lorsqu’ils se perdent entre des projets d’envergure et d’autres un peu trop originaux, afin que ces derniers n’oublient pas de répondre aux enjeux territoriaux et aux besoins des habitants.

De plus, avec le recul de ces expérimentations, d’autres limites ont pu être observées.  L’inventaire des Réinventer apporte une analyse critique des appels à projets innovants (API) en France. Des retours d’expériences qui mettent en avant les limites du caractère innovant des projets. Les équipes participantes se sont concentrées sur l’innovation autour de la culture et de l’animation, par exemple, mais ont finalement peu mis l’accent sur certaines thématiques comme celles des personnes âgées.

Standardisation de l’innovation, incohérence dans la stratégie globale, charges foncières de plus en plus élevées, précarisation des architectes, monopole du privé, ces API ne devraient-ils pas pousser la réflexion un peu plus loin pour inclure davantage tous les acteurs de la fabrique urbaine ? Échecs ou réussites, ces expériences ont tout de même le mérite d’identifier de nouvelles solutions, des innovations et de faire ressortir des enjeux nécessitant plus d’attention pour les projets à venir. Elles poussent aussi les villes à devenir plus conscientes d’elles-mêmes.

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