Profession : réparateur clandestin

photographie d un homme entourant un nid de poule a la peinture
19 Juin 2019

À force de coupes budgétaires à Rome, un collectif de citoyens s’est mis en tête de rafistoler lui-même le mobilier urbain défectueux. À la limite de la légalité, ces réparateurs clandestins doivent cacher leur visage et agir en toute discrétion. À Paris, un collectif similaire s’était introduit illégalement dans le Panthéon pendant un an pour remettre l’horloge Wagner en état de marche. Ces pratiques jettent un projecteur sur les « délaissés urbains », ces fragments de ville négligés ou oubliés.

Depuis quelques années, la capitale italienne s’illustre par l’état de délabrement de ses équipements urbains. Outre un effondrement d’escalator ou les explosions de bus qui deviennent coutumières (une cinquantaine depuis 2016), ce sont les nids de poule qui provoquent l’exaspération au pays des Vespa. Particulièrement dangereux pour les deux roues, les trous dans l’asphalte obligent au mieux à zigzaguer, au pire ils provoquent de grave accidents. En mai 2018, la mort d’une jeune femme de 25 ans qui roulait en scooter avait suscité l’émotion. Sur les réseaux sociaux, la mère de la victime avait popularisé le hashtag #unosprayperlavita (« un peu de peinture pour sauver des vies ») en prenant en photo des nids de poule qu’elle marquait à la peinture pour les rendre plus visibles. Pointée du doigt une énième fois, la municipalité organisait en novembre dernier un référendum proposant aux romains la privatisation des transports publics.

 

Nids de poule et maquisards

photographie d un homme entourant un nid de poule a la peinture

Un homme marque un nid de poule à la peinture – Il nuovo Magazine/Facebook

Lassés d’attendre l’intervention des pouvoirs publics, les usagers s’organisent. Si une carte participative recense désormais les quelques 10.000 nids de poule sur la métropole romaine, un phénomène plus intéressant encore a vu le jour. Des groupes citoyens baptisés « GAP » pour « Gruppi artigiani di pronto intervento » (que l’on peut traduire par « groupe d’artisans à intervention rapide »), se sont constitués et se substituent aux services d’entretien de la voirie. Clandestinement, ils réparent les fontaines cassées, rebouchent les nids de poule et repeignent les passages piéton.

« Gap est une organisation secrète. Au lieu de faire des actions de sabotages, les gappisti font des réparations là où la bureaucratie échoue. Trouve un objectif, organise toi et répare : sois un gappista toi-même ! » peut-on lire sur un tract laissé sur le lieu d’une intervention.

Comme leurs méthodes, le nom Gap se veut être un hommage au groupe de résistants « Gruppi di Azione Pattrioca » de la deuxième Guerre Mondiale. Œuvrant masqués, de nuit ou à l’aube, ils agissent vite et se volatilisent dans la nature laissant comme seule signature les trois lettres GAP peintes au sol. Et pour cause, leurs réparations frôlent souvent l’illégalité : pour intervenir ils doivent bloquer la circulation sur une route ou s’introduire dans des lieux sans autorisation. Ces infractions sans gravité semblent légitimées par la poursuite d’un intérêt général : la sécurité et le bien-être en ville. En réalité elles sont quasiment rendues nécessaire par l’inaction des services concernés.

 

Désobéissance civile

photographie d un homme taguant gap sur le sol

Le logo de « GAP » (un marteau et un tournevis) est laissé après chaque intervention – Marta Clinco

En ce sens, la pratique des GAP ressemble à de la désobéissance civile. Elle met en lumière les dysfonctionnements des institutions et réaffirme pacifiquement le pouvoir silencieux du citoyen. Celui-ci n’est plus un usager passif de la ville mais un acteur de celle-ci. Il peut contribuer à la façonner à petite échelle. En s’impliquant, le citadin défend l’espace public comme un bien commun. Il revendique son droit à la ville. En revanche il ne doit pas se substituer aux responsabilités des pouvoirs publics comme s’en inquiètent certains. Si les GAP se mettent à entretenir gratuitement la ville, pourquoi la mairie s’en préoccuperait-elle ?

En France, un collectif clandestin aux méthodes similaires avait mis l’administration du Panthéon et celle du Centre des Monuments Nationaux (CMN) face à leurs carences. Fin 2006, les médias découvraient l’existence d’Untergunther, un groupe clandestin d’une dizaine de personne. Armés de culot et de détermination, ils avaient occupé le Panthéon pendant un an afin de réparer son horloge monumentale, et ce, à l’insu de l’administration. Négligée voire même ignorée des employés qui passaient devant tous les jours, le mécanisme de cette horloge du 19ème siècle s’abîmait peu à peu et selon l’horloger de la bande, les dommages seraient bientôt irréversibles.

 

Gentlemen réparateurs

photographie du mecanisme de l horloge du pantheon

Le mécanisme de l’horloge du Panthéon après réparation en 2018 – Roger Mansuy/Twitter

Devant le fait accompli, l’administration avait d’abord déposé plusieurs plaintes contre Untergunther pour les faire passer pour des criminels. Porte parole du groupe Untergunther et auteur du livre Urban eXperiment qui raconte les événements, Lazar Kunstmann avait expliqué à la presse : « En France l’espace public est public, par définition. La seule chose qu’on peut transgresser en entrant dans un site public c’est le règlement interne, un arrêté éventuellement, municipal, préfectoral ou ministériel. C’est à peu près du même niveau de criminalité qu’un stationnement sur une place de livraison. » Autrement dit, sans vol ni dégradation, impossible de les poursuivre en justice. Au contraire, mieux vaut étouffer l’affaire qui révèle de sérieux dysfonctionnements : non seulement la sécurité des monuments publics (ou du moins celle du Panthéon) laisse à désirer, mais le patrimoine dont le CMN a la charge est laissé à l’abandon.

Le livre Urban Experiment décrit une ville cachée, dont le commun des mortels ignore tout. Le collectif Untergunther est en effet la branche « restauration » d’une agrégation de groupes clandestins baptisée UX. Passionnés des sous-sols de Paris et d’infiltration, ils se déplacent, cartographient et modifient les galeries souterraines en fonction de leurs besoins depuis les années 1980. Ayant de ce fait accès à une partie cachée de la ville, ils ont connaissance d’éléments de patrimoine oubliés ou négligés. Par ces actions, ils souhaitent « ne pas voir disparaître ces traces enfouies du patrimoine ».

 

Que faire des délaissés urbains ?

photographie d'un homme sur le pantheon

Sur les toits du Panthéon… – Extrait du film Pantheon, user’s guide réalisé par l’UX

En restaurant l’horloge Wagner du Panthéon, ils s’attaquaient à cette partie non-visible du patrimoine, qu’ils appellent des « délaissés urbains ». Pour s’en convaincre, l’auteur rappelle que le Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) avait proposé au CMN de la restaurer plusieurs années auparavant. La proposition était restée lettre morte. « Paradoxalement, si leur non-visibilité les condamne à disparaître faute d’entretien ou d’attention, c’est également ce qui les protège après leur remise en état » explique Lazar Kunstmann.

Comme pour confirmer ces propos, l’administration du Panthéon – agacée par l’affaire – demande à ce que l’horloge soit à nouveau rendue inopérationnelle. C’est finalement en mai 2018 que le nouvel administrateur lance des travaux de restauration. Jean-Baptiste Viot, spécialiste d’horlogerie d’édifice remporte l’appel d’offre et se met au travail. Il se trouve que Viot connaît bien le mécanisme, il est membre d’Untergunther…

Que ce soit les nids de poule italiens ou les horlogeries dorées du Panthéon, ce que la ville oublie, il ne tient qu’au citadin de le remettre en lumière.

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